L'allaitement maternel : tirer profit des tétées nocturnes
Nathalie Roques, Information Pour l'Allaitement (IPA)
Publié dans les Dossiers de l'Obstétrique, n°309, octobre 2002, www.elpea.fr
Chez les mères qui allaitent, les tétées nocturnes s'accompagnent de multiples questions : comment satisfaire les besoins du bébé sans mettre en cause leur propre repos ? Jusqu'à quand ces tétées doivent-elles être considérées comme utiles ? Les professionnels de santé qui soutiennent ces mères sont souvent démunis face à la fatigue des mères, les difficultés d'allaitement rencontrées et les discours scientifiques normatifs occidentaux. Car la question des tétées nocturnes recouvre en fait un champ plus large qui englobe l'arrangement nocturne des familles (où dort le bébé, comment, avec qui ?), les attentes de ses parents et les besoins exprimés plus ou moins vivement par le bébé lui-même.


Dans cette discussion, nous nous plaçons dans le cadre de la promotion de l'allaitement maternel. C'est-à-dire sont concernés les professionnels de santé qui soutiennent les mères qui allaitent, et qui essayent d'encourager des comportements favorables à l'établissement d'une lactation satisfaisante la plus longue possible ; la sage-femme a là un rôle fondamental à jouer, aussi bien en pré-natal qu'en post-natal.
Mais nous sommes également dans le cadre plus large d'une société qui valorise l'autonomisation des enfants et qui considère que celui-ci doit, dès le plus jeune âge, apprendre à dormir seul. Donc la question sera finalement : en France, quels comportements encourager pour faciliter les tétées nocturnes tout en permettant à la mère de se reposer ?
Allaitement à la demande
On sait avec certitude aujourd'hui que la lactation est favorisée par un allaitement à la demande, c'est-à-dire avec des tétées fréquentes induites par une proximité la plus grande possible entre la mère et son bébé. Répondre à la demande de son nouveau-né, c'est lui proposer à téter dès que certains signaux peuvent faire penser qu'il pourrait téter : des mouvements de succion (succion des lèvres, de la langue, des poings), agitation des membres, soupirs et gémissements, les pleurs n'étant qu'un signal de tout dernier recours. Cette demande ne sera perçue que si le bébé reste auprès de sa mère. Chez nous, cela est en général bien accepté le jour, mais la nuit semble plutôt propice à un éloignement du bébé et à l'établissement d'une fréquence des tétées la plus basse possible.
Situation française
Notre pays se caractérise par des faibles taux d'allaitement (52% des femmes allaitent leur nouveau-né à la naissance) et des durées courtes (à 8 semaines, 25% des bébés seulement sont au moins partiellement allaités). Le « manque de lait », conséquence le plus souvent d'une baisse de la stimulation des seins, est la cause la plus fréquente d'abandon précoce de l'allaitement maternel. Donc aucune possibilité de stimuler la lactation ne doit être négligée, et un dialogue doit s'établir avec les mères et leur famille sur tous les aspects pratiques de l'allaitement maternel, comprenant bien entendu la question des tétées nocturnes.
Sommeil partagé et allaitement maternel
Les études montrent que le bébé qui dort avec sa mère tète plus souvent et plus longtemps que celui qui dort dans un berceau. Cela a été montré par des observations en laboratoire (voir tableau), par l'analyse de l'association entre la durée de l'allaitement exclusif et la proximité mère-bébé durant la nuit, et par des études ethnologiques qui démontrent que dans les sociétés où les bébés dorment habituellement auprès de leur mère, les allaitements sont longs et faciles. Une étude récente menée en Norvège a indiqué que depuis le milieu des années 90, les bébés dorment plus souvent avec leurs parents, ce fait étant lié à la progression de l'allaitement maternel (le partage d'un même lit est passé de 10% à 30% pour les nourrissons de trois mois).

Nombre de tétées nocturnes et durée totale des épisodes de tétée (en minutes) selon les habitudes familiales et les conditions expérimentales (McKenna J.J. et al, "Bedsharing promotes breastfeeding", Pediatrics. 1997 Aug;100(2):214-9).
Comportement nocturne
Toutes les compétences innées et acquises du bébé comme de la mère devraient être exploitées. Ainsi le bébé sait très facilement trouver le sommeil en fin de tétée : celle-ci sera donc rapidement associée pour le bébé à l'endormissement, et sera le moyen le plus simple d'endormir le bébé tout en stimulant la lactation[1]. Le bébé sait également très rapidement trouver le sein de sa mère quand il dort allongé à ses côtés : dès la fin du premier mois, il est capable de ramper vers le sein, de chercher le mamelon avec la bouche et de téter, tout cela sans pratiquement rien voir et parfois sans être complètement réveillé. La mère et son bébé qui dorment ensemble développent des capacités d'interactions qui échappent à la volonté : ajustement de la disposition spatiale (la mère et son bébé dorment souvent face à face, à une distance d'environ 20 cm, la tête du bébé au niveau du buste de sa mère, les jambes repliées et le bras allongé de la mère maintenant le bébé dans cette disposition), synchronisation de leurs différentes phase de sommeil, réponse immédiate au besoin de téter du bébé, sommeil des deux partenaires favorisé.
Avantages du co-sleeping
Un bébé qui dort auprès de sa mère, soit directement dans son lit, soit dans son berceau contre le lit de sa mère, posera nettement moins de problème que le nourrisson qui dort dans une autre pièce, et qui oblige sa mère à se lever pour chaque tétée. Ces tétées nocturnes constituent également un véritable gisement pour les mères qui reprennent une activité professionnelle les éloignant de leur bébé en journée. En facilitant les tétées nocturnes, ces mères donneront toutes les chances à leur allaitement de se poursuivre dans de bonnes conditions. On verra même certains bébé inverser le jour et la nuit (en ce qui concerne le nombre de tétées, et non le sommeil, téter pouvant parfaitement se faire en dormant) : dans la journée, en l'absence de leur mère, ils l'attendront sans presque rien réclamer. Et la nuit, ils téteront plusieurs fois, à moitié endormis, sans presque réveiller leur mère quand ils dorment à ses côtés.
Les différents arrangements nocturnes possibles
Le lit familial : le bébé dort dans le lit de ses parents de façon occasionnelle ou habituelle.
Le lit en side-car : le lit du bébé est contre le lit des parents. Il arrive souvent à l'occasion des tétées nocturnes que le bébé dorme un moment contre sa mère.
Le lit du bébé dans la chambre des parents : la mère cherche son bébé pour les tétées, et s'endort avec lui dans le lit parental ou repose son bébé dans son lit en fin de tétée.
Le grand lit du bébé dans une autre pièce : la mère rejoint son bébé lors du premier appel, et dort avec lui jusqu'au matin ou rejoint son lit en fin de tétée.
Toutes ces possibilités peuvent se combiner ou se succéder dans la journée ou au fil des semaines.
Sécurité du nourrisson
Toutes ces observations se heurtent chez nous à la crainte d'exposer le bébé à des dangers induits par le sommeil partagé. Ces dangers sont de deux types : la Mort Subite du Nourrisson d'une part, le risque d'accident comme asphyxie, étranglement et chute, d'autre part. De nombreux facteurs interviennent lors des décès constatés, qui sont parfois les mêmes pour ces deux types d'accident ce qui ajoute une certaine confusion aux conclusions à tirer. Faire le point sereinement permet de dégager pour chaque arrangement nocturne des risques à prévenir, pour finalement en informer les parents (voir tableau). Ces questions doivent être abordées avant la naissance de l'enfant, quel que soit le choix des familles concernant l'arrangement nocturne qu'elles envisagent d'adopter une fois le bébé là[2]. Il ne faut pas négliger l'éventualité d'un sommeil partagé occasionnel, sans doute beaucoup plus fréquent que les chiffres ne veulent bien le dire (on considère, selon les études, que dans les populations occidentales, qu'au moins 10% des jeunes enfants dorment avec un ou deux parents de façon habituelle ; les situations occasionnelles sont elles sans doute rencontrées dans une majorité de famille). Il arrive souvent que les parents, fatigués par des pleurs nocturnes, finissent par accueillir leur bébé dans leur lit ; ou qu'une mère fatiguée s'endorme involontairement avec son bébé au sein lors d'une tétée nocturne. Toutes ces situations peuvent comporter des risques si les parents ne sont pas correctement informés et ne prennent certaines précautions préventives.
Risques et prévention pour le couchage des nourrissons (0 - 1 an)
vis-à-vis de la MSN , de l'asphyxie par écrasement et autres accidents
Facteurs de risque
- Matelas mal ajusté au lit, matelas mou, lit inadapté (trop haut, délabré, ...)
- Dispositif de couchage non adapté aux bébés : fauteuils, canapés, ...
- Accessoires de literie dangereux : coussins mous, couettes à proximité du bébé, matières plastiques ...
- Pièce trop chauffée, mauvaise aération.
- Bébé posé sur le ventre ou sur le côté.
- Tabagisme des parents
- En cas de partage du lit, prise de somnifère, d'alcool, de stupéfiants par les parents ; parents très malades ou très fatigués, réflexes diminués ; obésité importante.
Facteurs de prévention
- Matelas ferme aux dimensions du lit ou posé sur le sol (si besoin utilisation d'une barrière parfaitement adaptée au lit pour éviter les chutes)
- Pas d'accessoire de literie sur le bébé (un pyjama suffit)
- En cas de lit partagé, drap et couverture pour les parents, de préférence à la couette
- Chauffage de la pièce à 18°C maximum en hiver
- Bébé posé sur le dos
- En cas de partage du lit, hygiène de vie sans drogue. Sinon le bébé dort à côté du lit des parents dans son propre dispositif de couchage (également en cas de maladie, d'obésité).
- Allaitement maternel
- Bébé dans la chambre des parents la première année
Conclusion
Il est bien difficile de démontrer que le sommeil solitaire n'a pas une influence négative sur l'allaitement. Bien au contraire, le partage du même lit pour la mère et le bébé semble avoir démontré son efficacité depuis le début de l'humanité, à une échelle qui rend cette démonstration irréfutable. Le comportement récent qui consiste à éloigner le bébé de sa mère et à diminuer le nombre des tétées nocturnes est le résultat d'une incompréhension des interactions mère-bébé qui se dessinent durant les premiers mois et les premières années de vie de l'enfant. Dans l'optique de faciliter l'allaitement, inviter les mères à mettre leur bébé à l'écart durant la nuit est donc une erreur qu'il conviendrait de corriger, en les encourageant au contraire à le garder contre leur lit, voire même dans leur lit. Dans les deux maternités « Amies des bébés » françaises[3], les mères ont la possibilité de garder leur bébé dans leur lit, les professionnels les accompagnant par des conseils de sécurité adaptés. On voit là que l'intérêt d'apprendre au bébé de faire rapidement ses nuits est fortement diminué, même si cela reste possible[4], et que cet apprentissage ne devrait pas être mis en avant par les professionnels qui souhaitent encourager l'allaitement maternel. Il peut paraître provocant dans notre société de proposer de tirer partie des tétées nocturnes, alors qu'elles sont le plus souvent vécues comme quelque chose de pénible qu'il convient d'éviter le plus tôt possible. Mais on aura compris que la pénibilité de ces tétées est directement liée à l'organisation nocturne des familles. Très facilement adopté par le jeune enfant, le sommeil partagé, par ces avantages pratiques, devraient rapidement retrouvé les faveurs des familles modernes. Les professionnels de santé sauront également accompagner les familles qui feront ce choix, car le sommeil partagé représente certainement un bon investissement pour la santé et le développement des jeunes générations.
Bibliographie
Du même auteur :Dormir avec son bébé, éditions L'Harmattan, à paraître.
Au sein du monde, éditions L'Harmattan, 2001
Meridith Small, Our Babies Ourselves. How biology and culture shape the way we parent, Anchor Books, New York, 1998
Sous la direction d'H. Stork, Rituels du coucher, collection La Vie et l'Enfance, éditions ESF, 1989
Pinilla T. et al, "Help me make it through the night : behavorial entrainment of breast-fed infant's sleep patterns", Pediatrics, 1993 ; 91 (2) : 436-444
McKenna J.J. et al, "Bedsharing promotes breastfeeding", Pediatrics. 1997 Aug;100(2):214-9
McKenna JJ. et al, "Sleep and arousal patterns of co-sleeping human mother/infant pairs : a preliminary physiological study with implications for the study of sudden infant death syndrome (SIDS)" Am J Phys Anthropol, 1990 Nov;83(3):331-47
Klonoff-Cohen H. et al, "Bed sharing and the sudden infant death syndrome", BMJ 1995 Nov 11;311(7015):1269-72
Task Force of infant Position and Sudden Infant Death Syndrome, "Does bed sharing affect the risk of SIDS ?" Pediatrics, 2000 Mar;105(3):650-6
Messer J. et al, "Pratiques de puériculture et mort subite du nourrisson : un éclairage transculturel" Arch Pédiatr, 1997 ; 4 : 3-7
Données scientifiques relatives aux Dix conditions pour le succès de l'allaitement, WHO/CHD/98.9, Organisation Mondiale de la Santé, 1999
De nombreux témoignages et un dossier complet sur les tétées nocturnes dans Allaiter Aujourd'hui, janvier 2001, n°46, La Leche League.
[1] Nous avons chez nous tendance à considérer que les tétées d'un bébé à moitié ou complètement endormi, sont inefficaces. Même si le bébé obtient moins de lait à ces occasions que lors de tétées éveillées (mais cela reste encore à prouver), cela représente une stimulation des seins que nous aurions tort de négliger.
[2] Au Royaume-Uni, dans le cadre de l'Initiative Hôpital Ami des Bébés qui tend à favoriser l'allaitement maternel, une plaquette a été élaborée pour encourager les parents à prendre certaines précautions quand le bébé dort avec sa mère, en soulignant également les bénéfices d'un tel arrangement (www.babyfriendly.uk.org).
[3] Maternité de Lons le Saunier et de Saint Jean de Roubaix
[4] Il est possible d'apprendre à des bébés exclusivement allaités de dormir entre 0h et 5h sans réveiller leur parents à 8 semaines. Si ces études n'ont pas montré d'effet négatif sur l'allaitement à très court terme, aucune évaluation ne permet de conclure à l'absence de nocivité de cet apprentissage sur l'allaitement maternel à moyen et long terme.
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