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L’homme, ce mammifère[1]

De nombreux comportements humains ont été façonnés il y a des milliers d'années dans un environnement donné[2]. L'hypothèse d'une continuité entre les espèces animales proches d'un point de vue évolutionniste est acceptée par tous. L'être humain qui vient de naître est aussi peu marqué que possible par la culture ambiante. Observer alors les comportements des ani maux qui nous sont proches et comparer les caractéristiques de l'allaitement tel qu'il se pratique dans ces espèces est un élé ment indispensable dans notre recherche de ce qu'est un allai tement naturel pour l'homme.
Depuis le XVIIIe siècle, l'être humain est considéré comme un animal parmi les autres. Les animaux sont classés dans différentes catégories, ces catégories étant définies par un paramètre particulier (exemple : présence de vertèbres chez les Vertébrés). La présence de mamelles chez les femelles de certai nes espèces constitue le paramètre définissant la classe des Mammifères (littéralement : qui porte des mamelles)[3]. Ces animaux, apparus il y a 200 millions d'années, ont donc comme point commun déterminant l'allaitement des petits par leur mère. Plus précisément, nous faisons partie du sous-ordre des singes, lui-même inclus dans l'ordre des primates, apparu il y a environ 70 millions d'années. Les fonctions physiologiques et sociales de l'homo sapiens sapiens sont le produit de millions d'années d'évolution naturelle et de quelques milliers d'années d'évolution culturelle ou historique. Nos racines ap partiennent au monde animal, qui imprime encore fortement notre vie. Si les comportements humains peuvent présenter une grande diversité, ils sont néanmoins souvent en rapport avec des besoins physiologiques ou sociaux fondamentaux et présents dans de très nombreuses espèces animales. Relations sexuelles, relations sociales, relations familiales : si elles sont abordées différemment d'une culture humaine à l'autre, elles offrent au moins comme tronc commun leur origine naturelle[4]. Qui oserait nier le caractère fondamental et naturel pour l'être humain des relations sexuelles entre un homme et une femme ? Il s'agit pourtant là d'un comportement assez grossier, puisque par tagé par l'ensemble des vertébrés dont les mammifères ne sont qu'un sous-ensemble. Dans la théorie évolutionniste classique et à l'échelle de l'histoire de la vie, l'allaitement constitue finale ment un élément récent et plutôt perfectionné.
Des durées d'allaitement très diverses se rencontrent dans le monde animal. De même, la diversité règne en ce qui concerne la qualité du lait produit.

Allaitement de différentes espèces de mammifèresIl n'est pas possible de dissocier l'allaitement de la relation mère-bébé chez les mammifères. Téter, c'est se nourrir. Téter, c'est se rassurer. Téter, c'est s'attacher. L'allaitement est inévitable : à la conception de chaque enfant, des transforma tions physiologiques vont entraîner la production de lait chez la mère à la naissance. Le bébé ne peut que se diriger vers cette source alimentaire, dont sa survie dépend. Cette relation que constitue un allaitement s'élabore à partir du contact des corps et de l'échange de matière (le lait). C'est une relation biologi que, animale, vitale. C'est aussi la première dans l'histoire de chaque individu.
Cette appartenance au monde des mammifères mar que l'homme de façon indélébile. Et chaque être humain porte en lui cette marque sur laquelle va s'élaborer son individualité propre.
D'abord produit d'une relation sexuelle entre un mâle et une femelle, puis d'une grossesse utérine et d'un accouche ment comme tout vivipare placentaire, le petit d'homme est en suite allaité comme tout mammifère, avant de vivre (et ce dès les premiers instants de vie) des interactions et de débuter des apprentissages qui feront de lui un être humain à part entière. Donner son lait à un petit qui vient de naître est alors une ins cription forte dans ce monde animal évolutif et organisé, et jusqu'à présent une véritable étape obligée. Ne pas le faire conduit à une rupture de ce même monde, rupture qui doit être interrogée, évoquée, explicitée. Et replacée dans le champ de nos différences, de notre puissance, par rapport aux animaux non-humains. Jusqu'où aller pour nous dégager des chaînes biologiques élémentaires ? Pour quels bénéfices ? A quel prix ?


[1] Des nombreux passages de ce chapitre et des deux suivants ont été publiés sous le titre « Allaitement maternel hier et ailleurs : des idées pratiques pour un allaitement réussi » dans Allaiter, coll. Mille et un bébés, éditions Erès, 1999.
[2] J. Bowlby utilise les termes « d'environnement d'adaptétude évolutionniste de l'homme » (Attachement et perte, p.89, 1978, PUF).
[3] Seul l'ornithorynque n'a pas de mamelle, mais sécrète du lait par les pores de la peau de l'abdomen. C'est aussi le seul mammifère à pondre un œuf.
[4] Les psychologues utilisent le terme d'instinct ou de pulsion.
[5] Marie Thirion, L'allaitement, 1999, p. 76, éditions Albin Michel, Paris, et Ruth Lawrence, Breastfeeding : a guide for the medical profession, 1994, p. 92.