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Allaitement chez les grands singes

Nous formons, avec cinq autres singes, le groupe des anthropoïdes ou grands singes : gibbon, orang-outan, gorille, chimpanzé, bonobo et homme. Des points communs peuvent encore et toujours être observés entre nous et nos cousins pro ches. Dans notre vie sociale, nos relations individuelles, notre façon de dormir, de manger, des similitudes, des caractères communs ont été révélés[1].
Quelques observations concernant la relation entre une mère et son petit chez ces animaux peuvent contribuer à la com préhension de ces mêmes relations chez les humains. Il ne s'agit pas d'un modèle à proposer pour les mères humaines, mais plu tôt d'une analyse permettant de comprendre un certain nombre de fonctions. En particulier, la fonction nourricière du corps maternel, ainsi que sa fonction protectrice, toutes deux hier en core indissociables comme indispensables à la survie du bébé humain.

Les observations que les primatologues ont pu faire sont de deux types : des observations en milieu naturel, avec les dif ficultés que cela implique (les singes n'apprécient pas toujours la visite d'observateurs, il est difficile d'observer ce qui ce passe la nuit, de définir les liens familiaux autres que mère-bébé...) ; et les observations en parc zoologique, avec les modifications évi dentes induites sur les comportements (par exemple, la durée de vie est prolongée de 30% environ).
Ces deux regards sont complémentaires et nécessaires. Ils ont montré de nombreuses et importantes différences entre chaque espèce : dans l'architecture des groupes sociaux, les re lations entre individus, les modes de vie (couple parental avec jeunes, chez les gibbons ; groupe constitué de femelles chez l'orang-outan ; groupe comportant mâles et femelles chez les gorilles, bonobos et chimpanzés ; comportements sexuels très fréquents chez les bonobos, très rares chez les gorilles ; hiérar chie sociale plus ou moins rigide, etc).


Par contre, une grande similitude dans le comportement maternel a été observée d'une espèce à l'autre. Et comme le re marquent aujourd'hui ces observateurs, la relation mère-petit est sans doute le dénominateur commun le plus puissant entre tou tes ses espèces. Allaiter et protéger sont les bases de cette rela tion que l'on retrouve en fait chez tous les mammifères[2].


Les conditions de vie des singes sont très pénibles au regard du confort de l'homme moderne occidental. La quête alimentaire, la défense vis-à-vis des prédateurs, de congénères agressifs, sont la cause d'une mortalité élevée. Cependant, même dans ces conditions très difficiles, avec le stress que l'on devine, les mères peuvent toujours allaiter leur petit. Visible ment, pas de panne de lait ou autres avanies pourtant com munes chez les mères occidentales modernes. Les choses se passent le plus simplement du monde : le petit, en permanence au contact du corps de sa mère, du moins au début, n'a qu'à tourner la tête vers le téton pour téter. Il le fait très souvent, les tétées sont fréquentes et courtes. Il peut arriver, chez certaines espèces (le gorille par exemple), que la mère soutienne la tête de son bébé, au tout début. Mais très vite, le petit singe acquiert une autonomie suffisante pour téter librement, à sa faim, à sa guise. Comme la nuit il dort contre sa mère, on peut penser que les tétées nocturnes sont courantes. Il est rare qu'une femelle écarte de sa mamelle un petit, sauf peut-être au moment du se vrage ou à certains moments particuliers (quand elle se nourrit par exemple). La succion non nutritive est importante et permet un meilleur accrochage du bébé à sa mère (par exemple en cas de fuite, le petit s'agrippe à sa mère y compris en attrapant un mamelon).


Les mœurs des singes ne sont pas toujours dénuées de violence et d'agressivité. Il semble cependant que les mères ac cèdent facilement à la demande de contact, de nourriture et de sécurité de leur petit. En cas de danger, même les jeunes qui ne tétaient plus se précipitent vers leur mère qui toujours cherchera à les protéger. Le petit singe allaité reçoit toujours assez de lait et de réconfort. L'adéquation besoin/réponse est presque par faite. Des femelles peuvent, dans certains cas particuliers, ne pas reconnaître leurs petits. Le plus souvent, l'environnement de la mère (milieu et condition de vie, congénères) est en cause. C'est le cas par exemple dans les jardins zoologiques, où la privation de liberté, l'absence d'un entourage formateur (c'est-à-dire la présence de femelles plus âgées ayant élevé des petits) ne per met pas aux femelles l'apprentissage naturel d'un comportement maternel efficace. Pour survivre et se développer le mieux pos sible, les petits doivent alors être séparés dans un premier temps de leur mère[3]. C'est ici la démonstration exemplaire de la néces sité pour les femelles d'apprendre les gestes et attitudes indis pensables pour mener à bien le développement des petits : si materner est naturel pour tout mammifère, cela s'entend comme un potentiel biologique héréditaire qui doit rencontrer un envi ronnement favorable pour s'exprimer. Il est remarquable de voir comme l'allaitement est ici indissociable des soins apportés aux nouveau-nés : une femelle inapte à l'élevage de son bébé sera présentée par son éleveur comme une femelle refusant d'allaiter. Cette absence possible de comportement maternel chez certains primates est le fait d'accidents : dans la chaîne des événements habituels qui construisent les interactions mère-bébé, une distorsion s'est produite (une intervention extérieure en général) qui empêche la constitution du lien. Le couple mère-bébé ne peut alors se construire de façon normale. Ces évé nements exceptionnels nous informent sur la chaîne complexe des événements indispensables permettant cette adéquation in time entre un être vivant et l'adulte qui vient de le mettre au monde[4]. Est-il raisonnable de montrer du doigt certains acci dents pour finalement mettre en doute la force de l'instinct ma ternel (ou encore des forces interactionnelles mère-bébé), même chez les animaux, comme n'hésitent pas à le faire certains in tellectuels ? C'est aller du particulier vers le général, avec cette pointe de provocation qui nous stimule tant, et à laquelle il est si difficile de résister !


Cette observation générale du comportement habituel d'une femelle anthropoïde avec son petit peut faciliter la com préhension des liens humains mère-bébé, et particulièrement de l'allaitement maternel : comment réussir un allaitement, quelles en sont les règles ? On le devine, elles sont simples : laisser le bébé téter selon ses besoins, en le maintenant en contact étroit avec sa mère. Aucune autre intervention ne semble nécessaire. Au contraire, comme nous le montrerons plus loin, des actions invasives (séparations, interventions d'autres humains, etc) sont généralement néfastes.

 


[1] Denis Buican, Ethologie comparée, Hachette, Paris, 1995
[2] Frans de Waal, De la réconciliation chez les primates, Flammarion, 1992.
[3] Ainsi le zoo de Saint Martin la Plaine (Loire) qui s'enorgueillit de plusieurs naissances de chimpanzés et gorilles, sépare souvent les bébés de leur mère, et les élève au biberon.
[4] Voir par exemple les études effectuées sur les singes par Harlow et reprises dans les livres de B. Cyrulnik, ou dans Attachement et perte, 1978, PUF, par J. Bowlby.