Le lait deuxième âge, substitut du lait maternel ?
L'enjeu
Le lait maternel est reconnu comme un aliment irremplaçable pour les nourrissons et les jeunes enfants. Des organisations internationales comme l'Organisation Mondiale de la Santé et l'UNICEF, des structures régionales comme l'Union Européenne et des Etats ont fait de la promotion de l'allaitement un élément de leur politique de santé.
L'industrie alimentaire infantile a par ailleurs développé des produits spécifiques présentés comme adaptés aux jeunes enfants. Le remplacement du lait maternel par ces produits est une cause d'augmentation de la morbidité dans les pays industrialisés.
Des règlements ont été élaborés pour protéger l'allaitement maternel, et concernent entre autre la commercialisation de produits susceptibles de prendre la place du lait maternel, les substituts du lait maternel. En particulier le Code International de commercialisation des substituts du lait maternel (OMS, 1981) est la référence internationale pour des dispositifs régionaux ou nationaux.
Quand un produit est reconnu comme substitut du lait maternel, il peut alors faire l'objet de mesures limitant sa commercialisation ce qui peut avoir des conséquences économiques importantes.
Les recommandations de l'OMS
L'organisation Mondiale de la Santé recommande[1] :
un allaitement maternel exclusif les six premiers mois (rien d'autre que du lait maternel) ;
une diversification progressive à partir de six mois, avec poursuite de l'allaitement jusqu'à deux ans ou plus.
Le Code International de commercialisation des substituts du lait maternel
Le Code International a été adopté par l'Assemblée Mondiale de la Santé en mai 1981. Des Résolutions ultérieures de l'OMS sont venus préciser ou renforcer ses dispositions. Son but est définit dans son article 1 :
Article 1. But du Code
Le but du présent Code est de contribuer à procurer aux nourrissons une nutrition sure et adéquate en protégeant et en encou rageant l'allaitement au sein et en assurant une utilisation correcte des substituts du lait maternel, quand ceux-ci sont nécessaires, sur la base d'une information adéquate et au moment d'une commer cialisation et d'une distribution appropriées (souligné par nous).
Ce texte est la référence internationale sur laquelle s'appuie les dispositions réglementaires (loi, chartes, etc.) de nombreux pays, de l'Union Européenne, d'organisations internationales et parfois même de l'industrie.
Lait premier âge et lait deuxième âge : les éléments factuels
- L'industrie
Les lait premier âge (0-4 mois) ou encore préparations pour nourrissons sont présentés par les industriels comme des substituts du lait maternel.
Les laits deuxièmes âges (4 mois - 12 mois) sont présentés comme prenant la suite des laits premiers âges :
ils portent souvent le même nom que le lait premier âge, suivit d'un « 2 » ;
les emballages ne diffèrent en général que par la couleur ;
relève au cinquième mois, en remplaçant progressivement les biberons de préparations pour nourrissons par des biberons de lait deuxième âge. De la même façon, les étiquettes des laits deuxième âge font souvent références au lait premier âge (voir annexe).
certaines étiquettes de lait deuxième âge indiquent que le lait maternel est l'aliment idéal du nourrisson ; Gallia 2 précise même que « le lait maternel, aliment exclusif des premières semaines de la vie, reste l'aliment de base du jeune enfant même lorsque son régime alimentaire se diversifie ».
En France, l'Observatoire de l'Alimentation Infantile a entrepris une campagne de promotion pour le lait deuxième âge. Sur les publicités, on peut lire :
« On sait aujourd'hui avec certitude que l'emploi du lait de vache doit être évité chez les nourrissons et les enfants en bas-âge car il n'est pas adapté à leur besoin. Outre le lait maternel, seul le lait 2ème âge est spécialement conçu pour répondre aux besoins spécifiques de votre bébé » (souligné par nous).
- Le Code International et les Résolutions ultérieures pertinentes
Il réglemente la commercialisation des produits définis dans son article 2 :
Article 2 du Code. Champ d'application du Code
Le présent Code s'applique à la commercialisation ... des produits suivants : substituts du lait maternel, y compris les préparations pour nourrissons; autres produits lactés, aliments et boissons, y compris les aliments de complément don nés au biberon, quand ils sont commercialisés ou présentés de toute autre manière comme appropriés, avec ou sans modification, pour remplacer partiellement ou totalement le lait maternel; (souligné par nous).
Le Code International comprend également une liste de définition, avec entre autre :
«Aliment de complément» : tout aliment, fabriqué industriellement ou confectionné sur le plan local, pouvant convenir comme complément du lait maternel ou des préparations pour nourrissons, quand le lait maternel ou les préparations ne suffisent plus pour satisfaire les besoins nutritionnels du nourrisson. De tels aliments sont aussi communément appelés « aliments de sevrage» ou «compléments du lait maternel».
« Préparation pour nourrissons» : un substitut du lait maternel formulé industriellement, conformément aux normes applicables du Codex Alimentarius, pour satisfaire les besoins nutritionnels normaux du nourrisson jusqu'à l'âge de quatre à six mois et adapté à ses caractéristiques physiologiques. Ces aliments peuvent aussi être confectionnés à domicile, auquel cas on les dit « préparés à la maison ».
Dans son préambule, le Code stipule :
« il est important pour le nourrisson de recevoir des aliments de complément appropriés, généralement à partir de quatre à six moi, ... et convaincus, néanmoins que ces aliments de compléments ne devraient pas être utilisés comme substitut du lait maternel » (souligné par nous).
Deux Résolutions ultérieures de l'Assemblée Mondiale de la Santé sont également pertinentes :
« Tout aliment ou toute boisson donné avant que l'alimentation de complément ne soit nécessaire au point de vue nutritionnel peut gêner la mise en route ou la poursuite de l'allaitement au sein et ne devrait donc faire l'objet d'aucune activité promotionnelle ni d'aucun encouragement pour leur usage chez le nourrisson pendant cette période. La pratique actuellement adoptée dans certains pays, consistant à donner aux nourrissons des préparations lactées spéciales (appelé ‘laits de suite'), n'est pas nécessaire. » AMS 39.28, 1986
« Invite instamment les Etats Membres à ‘veiller à ce que les aliments complémentaires ne soient pas commercialisés ou utilisés d'une façon qui compromette l'allaitement au sein exclusif et prolongé. » AMS 49.15, 1996
Les laits premier âge ou encore préparations pour nourrissons figurent explicitement dans le Code International et sont présentés comme des substituts du lait maternel.
Les laits deuxième âge ne sont pas mentionné par le Code international mais apparaissent dans une Résolution de l'AMS en 1986, 5 ans plus tard.
D'après l'article 2, la définition des aliments de compléments et le préambule, il apparaît que le Code International s'applique aux aliments de compléments présentés comme pouvant remplacer totalement ou partiellement le lait maternel après 4 à 6 mois.
L'utilisation d'aliment de complément en lieu et place du lait maternel est évoquée par le Code et par une Résolution de l'AMS en 1996.
- Le Codex Alimentarius
Cet organe de la FAO (Food and Agriculture Organization) formule et harmonise les normes alimentaires puis en assure l'application à l'échelle internationale.
Selon le Codex, les préparations pour nourrissons (0 - 12 mois) « apportent toutes les substances nutritives permettant la croissance normale » et « l'indication que la préparation pour nourrisson est destinée à remplacer ou compléter le lait maternel ... peut être donnée sur l'étiquette » [2].
Les préparations de suite sont destinées « à constituer la partie liquide d'un régime de sevrage pour nourrissons dès six mois et pour enfants en bas âge (jusqu'à 36 mois, NDLR) » et « ne sont pas des substituts du lait maternel et ne doivent pas être présentés comme tels » [3].
- La réglementation européenne
La Directive de la Commission du 14 mai 1991 indique dans son titre qu'elle concerne « les préparations pour nourrissons et les préparations de suite ».
Si la Directive évoque la promotion et la protection de l'allaitement maternel, il n'est jamais fait référence au lait maternel, et notamment ni les préparations pour nourrissons (0 - 4 mois), ni les préparations de suite (4 - 12 mois) ne sont comparées au lait maternel.
Les préparations pour nourrissons sont considérées comme adaptées aux nourrissons de cet âge et répondant à elles seules à leurs besoins nutritionnels. La Directive reprend à leur sujet plusieurs dispositions du Code International :
publicité interdite en dehors des revues spécialisées du secteur de la puériculture ;
don gratuit interdit aux familles, y compris par l'intermédiaire du système de soins de santé ;
réglementation de l'étiquetage (mention obligatoire de la supériorité de l'allaitement maternel) ;
réglementation de l'information : entre autre mention de la supériorité de l'allaitement et de l'effet néfaste de l'utilisation de biberon.
Ces articles ne concernent pas les préparations de suite.
D'autres articles de la Directive concernent les deux produits.
Lait deuxième âge et substituts du lait maternel : discussion
Le lait deuxième âge ou lait de suite n'est pas mentionné par le Code International car en 1981 ce produit faisait une entrée timide sur le marché. Il peut cependant selon nous entrer dans la catégorie des « produits lactés ... commercialisés ou présentés ... comme appropriés ... pour remplacer partiellement ou totalement le lait maternel ». La confusion qui peut régner dans la définition des divers aliments, notamment entre substituts du lait maternel et compléments du lait maternel, exprime la difficulté qu'il y a à bien discriminer ces deux classes d'aliments à un âge où les bébés devraient être allaités tout en recevant une alimentation diversifiée. Ce d'autant plus que les compléments peuvent en effet se transformer en substituts, comme le note le préambule du Code et la Résolution 49.15 de l'AMS en 1996, ce qui a un effet néfaste sur la santé du nourrisson.
Certains industriels présentent leur lait de suite comme un substitut du lait maternel (voir Gallia 2) ; tous insistent sur la nécessité de remplacer les préparations pour nourrissons par du lait de suite qui est présenté comme apportant lui seul des éléments nutritifs indispensables au bébé de moins d'un an, par opposition au lait de vache et aux autres aliments de complément.
Le Codex Alimentarius accorde aux préparations pour nourrissons (0 à 12 mois) le statut de substitut du lait maternel, mais interdit de considérer comme tels les préparations de suite désignées pour les enfants de 6 mois à 3 ans. Ces deux produits concernent des tranches d'âges différentes de celles habituellement usitées en Europe, il n'est pas possible d'utiliser les conclusions du Codex pour répondre à notre question.
Le fait même que la Directive de la Commission européenne concerne préparations pour nourrissons et lait de suite implique l'existence d'un lien entre ces produits et suggère qu'ils font partie de la même famille d'aliments industriels.
Dans la mesure où l'allaitement maternel devrait se poursuivre au-delà de six mois, il est indéniable que le nourrisson qui n'est pas ou plus allaité au sein reçoit des aliments qui remplacent le lait maternel. D'après ce qu'il vient d'être dit, le lait deuxième âge est l'aliment le mieux désigné comme substitut du lait maternel à cet âge, même si d'autres aliments peuvent également remplacer partiellement le lait maternel. Les bébés allaités à la demande n'ont aucune raison de recevoir du lait deuxième âge : ce produit n'est donc pas un complément.
Conformément à la Résolution AMS 39.28 de 1986, les nouvelles recommandations de l'OMS concernant la durée de l'allaitement maternel exclusif font de tout produit commercial présenté comme convenant à des nourrissons de mois de six mois des substituts du lait maternel. C'est donc le cas des laits de suite utilisables à partir de 4 mois.
Nous pensons qu'il y a suffisamment d'éléments pour considérer le lait deuxième âge ou lait de suite comme un véritable substitut du lait maternel ainsi qu'indiqué dans la loi modèle[4] proposée par IBFAN pour permettre l'application du Code International.
Annexe : Indications fournies par les étiquettes de laits premier âge et de laits deuxième âge
Annexe : Analyse de la position du Parlement européen "Lait deuxième âge substitut du lait maternel ?"
Sites web utiles :
Site de l'OMS : www.who.int
Site d'IBFAN : www.ibfan.org
Site d'IPA (texte complet du Code international de commercialisation des substituts du lait maternel) : www.info-allaitement.org
Site du Codex Alimentarius : www.codexalimentarius.net
Textes législatifs de l'Union Européenne : http://europa.eu.int/eur-lex/fr/


[1] Résolution OMS WHA 54 .2
[2] CODEX STAN 72-1981
[3] CODEX STAN 156-1987
[4] Le Manuel du Code. Guide d'application du Code International de Commercialisation des Substituts du lait maternel, Ellen J. Sokol, CID IBFAN, 1999.
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