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L'homme n'est pas un singe

La grande diversité physiologique et culturelle de notre espèce également présente à l'époque préhistorique, résultat entre autres de la grande variété des environnements (climat, végétation, aliments disponibles, etc.) comme de la culture humaine proprement dite, interdit peut-être la définition d'un âge naturel du sevrage.
Il est indéniable que l'évolution humaine a donné à l'homme des aptitudes particulières, qui ne peuvent pas ne pas avoir de répercussions sur l'allaitement maternel. La possibilité, par exemple, pour l'être humain d'utiliser des techniques de préparation très évoluées de la nourriture lui permet sans doute de proposer assez tôt des aliments différents du lait maternel à ses petits. Elevage, agriculture, cuisson et autres techniques de conservation des aliments (réfrigération, salage, etc.) apportent des bénéfices qui rejaillissent immanquablement sur l'alimentation infantile, même dans les populations dites traditionnelles actuelles (populations vivant en petits groupes, sans électricité ni eau courante).
Cependant, s'il est difficile de déterminer une durée naturelle universelle de l'allaitement chez l'être humain, l'observation de ce geste chez les primates nous a permis de dénier clairement à l'allaitement court, c'est à dire de moins de deux ans, tout fondement physiologique.
L'homme a développé au cours de son évolution des comportements totalement étrangers à ces cousins simiesques. Deux exemples liés à l'allaitement sont ici particulièrement frappants.

 

Les seins : organes érotiques

Utiliser les seins durant les accouplements est une parti cularité humaine spécifique.
En effet, la sensibilité des mamelons est parfois mise en jeu durant les échanges amoureux. Certaines femmes peuvent même connaître l'orgasme uniquement par la caresse de leurs bouts de sein. Chez les bonobos, singe génétiquement le plus proche de l'homme, la stimulation des parties génitales est très fréquente entre mâle et femelle, mais également entre animaux du même sexe, voire entre adulte et enfant (sans jamais, cepen dant, aller jusqu'à la pénétration). Il arrive également que les femelles se frottent les mamelles. Mais cela reste très rare, et n'a jamais, jusqu'à présent, été observé durant le coït[1]. On peut donc conclure à l'absence de stimulation des mamelles durant les ébats érotiques des singes, ce que leur habileté manuelle ou buccale pourrait rendre possible, contrairement aux autres ani maux.
L'utilisation possible des mamelles par l'homme durant l'acte sexuel confère à cet organe un statut très particulier dans l'espèce humaine. Il ne s'agit plus seulement de mamelles nourricières, mais d'organes sexuels, dotés d'un attrait certain pour le sexe masculin. Selon la place qui lui est réservée dans les sociétés, selon le poids relatif de ces deux registres (nourricier et sexuel), la représentation du sein varie énormément.
Dans la société occidentale, le rôle sexuel du sein est très accentué et occulte presque totalement sa fonction alimen taire aujourd'hui. Tant et si bien, que des résonances incestueu ses sont parfois suspectées dans les allaitements dits longs, et les psychologues mettent souvent en garde contre ce qu'ils prennent pour une confusion dangereuse et déstructurante. Comme si donner le sein était devenu un acte que l'on ne peut plus isoler de l'acte sexuel (coït). Cependant, dans une majorité de sociétés humaines, les seins ne sont absolument pas considé rés comme devant être utilisés durant l'acte sexuel, et sont dé nués d'attrait pour le mâle. Cette érotisation du sein est donc loin d'être une marque de l'humanisation, mais plutôt une parti cularité culturelle d'ampleur limitée.

 

Le co-allaitement

Une autre particularité humaine dans le domaine de l'alimentation des jeunes enfants, est la pratique du co-allaitement. En effet, il arrive que les femmes allaitent plusieurs enfants en même temps, qui ne sont pas des jumeaux, mais se succèdent dans la fratrie[2]. Chez les autres animaux, les femelles n'ont le plus souvent pas de relations sexuelles durant l'allaitement de leur petit et elles se consacrent entièrement à lui. Elles connaissent ainsi une longue période d'infertilité : ainsi, il s'écoule 6 ans entre deux naissances chez les chimpanzés, et quatre ans et demi chez les bonobos[3]. Le sevrage sonne la fin de cette symbiose, et la possibilité de nouveaux accouplements. De fait, il n'y a pratiquement jamais de co-allaitement chez les animaux[4]. Chez l'homme, les relations sexuelles reprennent plus ou moins rapidement après la naissance (là aussi, on note de grandes variations sociales et individuelles). Même si l'allaitement assure un effet contraceptif, celui-ci diminue avec le temps, et il arrive qu'une femme qui allaite son enfant se retrouve enceinte. Durant la grossesse, les seins deviennent souvent très sensibles et l'allaitement désagréable. Le lait change également de composition, pour se mettre au goût du futur nouveau-né (il devient colostral).
Dans certaines sociétés traditionnelles ou modernes, la naissance d'un autre enfant, parfois seulement le début d'une grossesse, sont des signaux pour un sevrage avancé (voir plus loin). La qualité du lait est alors mise en cause, continuer d'allaiter pouvant avoir des répercussions très négatives pour l'enfant allaité ou pour le développement du fœtus (ce qui est largement contredit par les études scientifiques modernes).
Le sevrage peut également avoir lieu sur l'initiative de l'enfant. Dans les deux cas (sevrage initié par la mère ou par l'enfant), il arrive que l'allaitement reprenne à la naissance du bébé.
Plus généralement, les mères humaines, qu'il y ait co-allaitement ou non, doivent affronter une difficulté supplémentaire par rapport aux femelles singes : élever plusieurs enfants d'âges différents. Cela est particulièrement vrai dans nos sociétés occidentales modernes, où l'éducation des enfants est presque exclusivement sous la responsabilité des mères, souvent sans participation d'autres adultes (de la famille ou du groupe social). Dans certains cas et de plus en plus souvent, le père intervient parfois régulièrement dans l'éducation des enfants. Des personnes rétribuées par les parents peuvent également avoir un rôle important auprès de l'enfant. Tous ces éléments peuvent avoir une répercussion sur l'allaitement d'un bébé, et sur la disponibilité de la mère et sont évidemment inconnus des singes.

 

 


[1] Les bonobos s'accouplent parfois dans une position ventro-ventrale qui facilite l'utilisation des mamelles durant le coït, ne serait-ce qu'en les plaçant dans le champ de vision du mâle.
[2] Dans certains sociétés humains, les femmes peuvent allaiter plusieurs enfants, nés d'autres femmes, de façon presque indifférenciée (mais cela ne semble pas être la règle générale).
[3] F. de Waal et F. Lanting, Bonobo, le bonheur d'être singe, éditions Fayard, 1999, p. 107.
[4] Cependant des observations ont mis en évidence des cas de co-allaitement chez les bonobos. Les femelles kangourou peuvent également allaiter deux petits en même temps, chacun ayant sa tétine (le petit kangourou naît dans un état de grande prématurité, et s'accroche plusieurs mois à la tétine, à l'abri dans la poche ventrale de la mère).