L’allaitement : un comportement humain à travers le temps et l’espace[1]
Nous avons pu évaluer précédemment pour l'espèce humaine une durée naturelle d'allaitement située entre deux ans et demi et sept ans. Mais la culture humaine, qui s'exprime par une multitude de cultures organisées dans le monde, modèle fortement ce comportement. Les paramètres qui permettent de décrire la façon d'allaiter chez l'homme, entre autres la fréquence et durée des tétées, la qualité de l'allaitement (exclusif, prédominant, mixte, complété), la durée de chaque type d'allaitement (notamment du rée de l'allaitement exclusif), peuvent être utilement observés et mesurés. Mais également, les règles d'hygiène qui concernent la mère et son enfant durant l'allaitement, l'attitude de la mère et de son entourage, la rigidité plus ou moins marquée des com portements, la représentation de l'allaitement (dans les discours officiels, l'art, la religion, etc.) nous permettent de définir des modalités d'allaitement. Quels points communs partagent les hommes concernant l'alimentation des jeunes enfants et les re lations mère-bébé ? Quelles en sont les divergences ? Et peut-on raisonnablement dégager une norme de toutes ces observations? Seule une approche comparative transculturelle ou historique permet de relativiser nos observations et nos modèles et de proposer peut-être un schéma général concernant l'allaitement des enfants dans le monde. Si certains auteurs ont déjà pointé la nécessité d'un tel travail[2], ils sont encore trop peu nombreux en France.
La préhistoire
De l'apparition d'homo sapiens sapiens vers 90.000 ans avant J.C. au début de l'ère de l'élevage il y a 8.000 ans, le seul substitut éventuel au lait d'une mère était le lait d'une autre femme. Il est vraisemblable que des bébés furent allaités par d'autres femmes lactantes que leur mère, reproduisant là un comportement partagé par de nombreux mammifères (par exemple les lions) et que l'on observe encore aujourd'hui dans certaines sociétés.
Des études effectuées sur des ossements humains ont permis d'évaluer une durée moyenne de l'allaitement maternel chez nos ancêtres comprise entre 2 et 3 ans[3]. L'évolution considérable de l'espèce humaine (augmentation de la durée de vie, recul du début de la puberté, etc.) depuis l'âge préhistorique invite à considérer cette durée de l'allaitement comme une borne inférieure.
A partir de 8.000 ans avant J.C., l'élevage de certaines espèces animales a certainement permis à l'être humain de recueillir le lait d'une autre espèce. Des tentatives de substitution du lait maternel par du lait animal ont alors pu avoir lieu. La mise au point de techniques et le façonnage d'instruments (notamment grâce à la poterie) a également facilité la préparation et la consommation des aliments. Des biberons ont été retrouvés dans des sépultures de jeunes enfants à partir de 4.000 ans avant J.C., utilisés vraisemblablement au moment du sevrage. Des questions demeurent cependant quant à l'usage réel de cet aliment dit de sevrage : aliment de substitution utilisé les premiers mois de vie ou bien simple aliment de complément utilisé au cours de la diversification, par exemple au cours de la deuxième ou troisième année ? Selon l'utilisation faite de ces aliments de complément, et en particulier la date de leur introduction et les quantités données, les effets en seront très variables. Ce sont les conséquences physiologiques pour l'enfant et pour la mère, mais également les répercussions sur la représentation de la relation mère-enfant dans l'ensemble de la société, qui dans chaque cas, sont très différentes.
Jusqu'au Moyen-Age
Valérie Fildes, spécialiste de l'étude historique de l'alimentation des jeunes enfants, a réuni de nombreuses indications sur l'allaitement, comme sa durée, la durée de l'allaitement exclusif, les recommandations médicales, grâce à l'analyse de textes historiques[4]. Ainsi, en 3.000 avant J.C., dans le Proche-Orient, des durées d'allaitement de 3 ans sont mentionnées (en Egypte, chez les Hébreux). Entre 1500 et 800 avant J.C., un allaitement exclusif d'un an est recommandé en Inde, suivi d'un allaitement complété jusqu'à deux ans et enfin d'un sevrage progressif. Pour la civilisation grecque (1000-400 avant J.C.), les contrats pour nourrices mentionnent un allaitement exclusif de 6 mois. Au IIe siècle dans le monde grec, romain et arabe, les médecins recommandent d'allaiter entre 18 mois et trois ans. Le Coran pour les Musulmans (VIIe siècle) et le Talmud pour les Juifs (-532 av. J.C.), recommandent d'allaiter deux ans.
Durée d'allaitement (souligné) et pratiques liées à l'allaitement dans l'histoire indo-européenne avant le Moyen-Age
- 4000 : Biberons retrouvés dans les tombes
- 3 000
- 2000 : Egypte, Mésopotamie, Babylonie, 3 ans
Entre - 1500 et - 800 en Inde, allaitement exclusif de 1 an, 2 ans
Entre -1000 et -400 en Grèce, allaitement exclusif de 6 mois
Le Talmud préconise 2 ans
7ème siècle, le Coran préconise 2 ans

Le lait maternel a eu un rôle dans plusieurs religions. Ainsi, il est présent dans le culte d'Isis en Egypte jusqu'à la fin de l'Antiquité[5]. La religion chrétienne évoquait au IIIe siècle le lait maternel dans les rites de baptêmes, pour symboliser l'alimentation des jeunes enfants que sont les nouveaux bapti sés. Mais ce thème sera surtout présent dans les représentations de la Vierge à l'enfant, où la Vierge Marie allaite Jésus, et l'allaitement deviendra alors la métaphore classique de l'expérience mystique du chrétien[6].
Du Moyen-Age à l'industrialisation
L'allaitement maternel exclusif n'est pas toujours recommandé. Au contraire, fortifier l'enfant se fera souvent par l'introduction précoce d'aliments, comme des bouillies épaisses avec du miel et du lait de vache données en France au Moyen-Age jusqu'au XVIIIe siècle, et dénommées papin. Quels que soient les effets néfastes de ces compléments, aujourd'hui bien connus, ils témoignent du souci et de l'affection des parents pour la santé de leurs bébés[7] comme des connaissances médicales du moment : des médecins célèbres comme Ambroise Paré au XVIe siècle conseillent la bouillie dès la deuxième semaine de vie.
Les enfants sont fréquemment allaités, comme en témoigne les effets contraceptifs déduits de l'observation des intervalles entre deux naissances consécutives : au milieu du XVIIe siècle, les enfants se succèdent environ tous les 25 à 30 mois, ce qui laisse envisager un allaitement prolongé et une fréquence des tétées élevée pour assurer un tel effet contraceptif[8]. L'allaitement est conduit à la demande, et pour le favoriser, les bébés dorment contre leur mère. Le sevrage est souvent progressif, et débute à l'apparition des premières dents.
Selon les pays et les époques, les durées d'allaitement varient. Ces variations sont sensibles à l'intérieur d'une même ville, d'un milieu social à l'autre, à l'intérieur d'une même famille d'un enfant à l'autre.
De nombreux tableaux de la Renaissance représentent des mères allaitantes (ce sont souvent des représentations de la vierge Marie allaitant son fils Jésus). Les enfants représentés sont le plus souvent des bambins : c'est à dire des bébés de plus de 6 mois, peut-être même âgés de plus d'un an. Certains tètent debout, d'autres caressent de leur main le mamelon libre. Il y a très peu de représentations de nouveau-nés. Cela indique clairement que l'allaitement des enfants de 1 an devait être chose commune.
Durée d'allaitement en Europe avant l'industrialisation[3]
Lieu - Date - Age du sevrage
Europe - XV-XVIe siècle (Renaissance) - 2 ans (recommandation) 1 an ou 2 ans en réalité (selon les auteurs)
Angleterre - XV-XVIIe - 12-17 mois* Fin du XVIIIe - 7-9 mois*
Italie - Début du XIXe - 12-24 mois*
* : durée médiane (durée d'allaitement de 50% des bébés)
Dans toutes ces descriptions (littéraires comme picturales), très souvent transparaît le plaisir que peuvent trouver les deux partenaires, mère et enfant, dans l'allaitement, y compris dans les textes chrétiens.
De tout temps également, la notion de responsabilité, voire de devoir, imprègne les recommandations et observations : de Jules César, qui s'étonne de ne plus voir de bébé téter les belles praticiennes, à Jean-Jacques Rousseau qui exhorte les mères à allaiter leurs enfants, les penseurs et autres décideurs ont souvent encouragé les mères à allaiter.
Discussion
Les indications qui concernent la durée d'un allaitement et qui émaillent les textes plus ou moins anciens, ne sont pas des observations d'une pratique réelle et générale comme nous la concevons de nos jours, grâce aux études statistiques, mais sont le plus souvent des recommandations, ou des observations ponctuelles. Il est difficile d'avoir une idée exacte de la manière dont était alimenté l'ensemble des enfants de moins de deux ans en ces temps reculés. Les premières statistiques disponibles datent seulement de la fin du XIXe siècle (sauf dans le cas des mises en nourrice à Paris au XVIIIe siècle, voir plus loin). Cependant, il est certain que les effets bénéfiques de l'allaitement, à la fois pour l'enfant (comme aliment parfaite ment adapté et comme protection vis à vis des maladies) et pour sa mère (avec un effet contraceptif important) sont connus de puis fort longtemps, par les médecins comme par le peuple. Il est donc fort probable que l'allaitement maternel a été la norme alimentaire des jeunes enfants dans de nombreuses contrées, et que les enfants ont été allaités plusieurs années, pour de simples raisons de simplicité comme pour ces nombreux avantages. Seule la séparation, le plus souvent pour des raisons sociales (dans les classes supérieures) ou économiques, pouvait induire le non-allaitement du bébé par sa mère, avec le plus souvent une mise en nourrice.
[1] Des passages de ce chapitre ont été publiés sous le titre « Allaitement maternel hier et ailleurs : des idées pratiques pour un allaitement réussi », dans Allaiter, éditions Erès, 1999.
[2] Voir notamment Hélène Stork, Enfances indiennes, 1986, Bayard, et Introduction à la psychologie anthropologique, Armand Colin, 1999, Michèle Guidetti et al., Enfances d'ailleurs, d'hier et d'aujourd'hui, Armand Colin, 1997.
[3] Patricia Stuart-Macadam, «Breasfeeding in prehistory» dans Breastfeeding, biocultural perspective, P. Stuart-Macadam et K.A. Dettwyler éditeurs, Aldine de Gruyter, New York, 1995.
[4] Valérie Fildes, «The Culture and biology of breastfeeding : an historical review of western europe» dans Breastfeeding, biocultural perspective, dirigé par P. Stuart-Macadam et K.A. Dettwyler, Aldine de Gruyter, New York, 1995.
[5] De nombreuses statuettes représentant Isis donnant le sein à son fils, Horus, ornent nos musées.
[6] Michel Meslin , « Un don biblique », dans Mémoires lactées, éditions Autrement, 1994.
[7] Béatrice Fonatal et Claire Harcourt, L'épopée des bébés. Une histoire des petits d'homme, éditions La Martinière, 1996.
[8] Pierre Goubert, Louis XIV et 20 millions de français, Fayard, 1966 et Marie-France Morel dans « Enfance d'hier, approche historique » dans Enfances d'ailleurs, d'hier et d'aujourd'hui, 1997, Armand Colin.
[9] D'après Valérie Fildes, « The Culture and biology of breastfeeding : an historical review of western Europe » dans Breastfeeding, biocultural perspective, P. Stuart-Macadam et K.A. Dettwyler éditeurs, Aldine de Gruyter, New York, 1995.
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