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Les avantages de l'allaitement maternel pour l'enfant

Dr Irène Loras-Duclaux

Département de pédiatrie, hôpital Edouard Herriot, place d'Arsonval, 69437 Lyon cedex 03, France

La suprématie de l'allaitement maternel est communément admise mais sous-estimée car les fondements et l'ampleur de cette supériorité sont encore souvent méconnus. L'allaitement maternel présente des avantages à court et long terme qui sont attribuables soit à la composition même du lait féminin, soit à la relation privilégiée que l'allaitement instaure ente la mère et l'enfant, ces modes d'actions étant difficiles à discerner l'un de l'autre. L'inventaire des bénéfices de l'allaitement maternel comporte en miroir celui des risques de l'alimentation artificielle. En dépit des difficultés méthodologiques, de nombreuses études portent sur les effets de l'allaitement maternel. Deux facteurs semblent essentiel lors de leur analyse critique : le caractère exclusif ou non de l'allaitement et sa durée.

Le lait maternel, nourriture de l'enfant

Le lait maternel nourrit l'enfant, il est spécifique de l'espèce. Quantitativement il existe une corrélation ente nutriments et temps pour doubler le poids de naissance. Il conviendrait de parler des laits plutôt que du lait (tableau 1) (1).

Avantages comparé de l'allaitement entre mamifères

L'homme est le mammifère dont la croissance est la plus lente. Le lait féminin est caractérisé par une teneur en protéine la plus faible par rapport aux autres mammifères et plus riche en lactose. Le lactose (glucose + galactose) est source d'énergie nécessaire au développement du système nerveux (synthèse de galactolipides). Le poids de naissance de l'enfant est multiplié par deux à 4 ou 5 mois. Chez le rat, le poids de naissance est multiplié par deux en six jours. Le lait de rate est hyperconcentré en protéine et en graisse. Chez le renne, le lait est très riche en graisses et en protéines, ce qui lui permet de lutter contre le froid en augmentant l'épaisseur de son tissu adipeux.
Qualitativement au niveau des protéines, on note l'absence dans le lait féminin de bêta lactoglobulines (protéine du lactosérum) à l'origine des allergies. Les caséines diffèrent selon l'espèce en fonction de leur poids moléculaire et de leur composition en acides aminés. Le rapport protéines solubles sur caséine est élevé pour le lait féminin, donnant lieu à un coagulum plus fin et donc une digestion plus rapide et plus confortable. A noter : absence de lactoferrine dans le lait de vache. Les laits ne sont pas interchangeables entre les espèces. Rappelons que les préparations pour nourrissons ne sont que du lait de vache plus ou moins modifié.

Prise de poids de bébé

Le lait maternel, adapté à l'enfant

Le lait maternel est adapté aux besoins de l'enfant. Il est admis que pendant six mois et peut-être plus l'allaitement exclusif assure une croissance parfaite en taille et en poids. Et que l'allaitement maternel doit être poursuivit associé à une alimentation diversifié adapté jusqu'à deux ans (recommandations de l'OMS).
Les croissances des bébés allaités et de ceux nourris au biberon sont subtilement différentes (2). Il existe un infléchissement du poids vers 4 à 5 mois alors que la taille et le périmètre crânien sont comparables. A un an environ un poids de 600 grammes de moins pour les bébés allaités. Deux explications possibles : les bébés allaités règlent spontanément leur consommation énergétique à un niveau énergétique plus faible, les bébés au biberon reçoivent un excès de calories et de protéines, fabriquent plus de masse grasse, moins de masse maigre, moins de muscle. L'excès de protéine a été incriminé dans la genèse de l'obésité.

Le lait maternel est adapté à son immaturité physiologique :

  • immaturité rénale, faible osmolarité, faible taux de protéine et faible taux en sels minéraux ;
  • immaturité digestive : l'absorption des nutriments est optimisée par la présence dans le lait d'enzymes, celles du nourrisson n'étant pas encore mature ;
  • exemples : lipase (immaturité pancréatique), amylase immature jusqu'à trois mois.


Le lait maternel est adapté à son développement sensoriel et cognitif, des études à court et à long terme ont montré de meilleures performances pour les enfants allaités à certains tests (acuité visuelle, test de langage, QI, réussite scolaire, (3,4). Ces constatations pourraient être en rapport à la composition en lipides du lait maternel. Il existe des acides gras dits essentiels (AGE) car non synthétisables par l'organisme, ce sont l'acide linoléique et l'acide alpha linolénique qui sous l'effet d'enzymes se transforment dans l'organisme en acides gras polyinsaturés (AGPI). Parmi eux, deux sont reconnus comme fonctionnellement important : le DHA (Acide Docosa Hexaénoique) et l'acide arachidonique. Les acides gras polyinsaturés sont des composants des membranes cellulaires (système nerveux, cellules visuelles, rétines, etc.). Ils ont un rôle structural et fonctionnel important (fluidité membranaire). On sait que la nature des acides gras ingérés influe sur la composition en AGPI des membranes cellulaires. Le lait maternel par rapport au lait de vache est très riche en AGE et en AGPI, car même si les AGE sont rajoutés aux préparations pour nourrissons, l'équipement enzymatique de celui-ci peut être insuffisant pour les transformer en AGPI.


La composition du lait maternel est variable dans le temps en fonction des besoins du nourrisson selon l'âge (5). Exemple : la concentration en protéines est plus élevée en cas de prématurité, mais le volume est plus faible, puis diminue dans le lait mature et au cours de la lactation. Le colostrum au bout d'environ de cinq jours se transforme en lait de transition (15 jours) puis en lait mature. Le colostrum est très riche en protéines, glycoprotéines et oligosaccharides, sodium, vitamine A, immunoglobulines A. Il apporte beaucoup d'énergie sous un faible volume. La concentration en immunoglobuline diminue au fur et à mesure que le système immunitaire du nourrisson se développe. Selon l'alimentation de la mère chez une même mère, d'un jour à l'autre, d'un moment à l'autre de la journée, au cours de la tétée, à la fin, entraînant la satiété et donc la régulation du volume ingéré.

Rôle extra nutritionnel des nutriments : ils complètent ou facilitent l'action des composants immunologiques et contribuent à la protection de l'enfant. Exemples :

  • lactose. Son métabolisme acidifie le contenu intestinal, le milieu acide inhibe la croissance des bactéries entéropathogènes
  • les oligosaccharides. Il en existe plus de quarante espèces différentes qui inhibent l'adhésion des bactéries sur les muqueuses et gènent leur pénétration dans l'organisme.


L'allaitement maternel protège contre les infections et certaines maladies

Les mécanismes immunologiques chez l'homme (5,6)
Les agents infectieux (bactéries, virus, parasites) pénètrent dans l'organisme par effraction ? Le système immunitaire de la sous muqueuse qui s'oppose à cette pénétration est très peu développé chez le nouveau-né. A la naissance les anticorps maternels sériques ont été transmis par le placenta à l'enfant, et disparaissent en quelques semaines ou mois. Le lait maternel complète cette action (voir description du cycle entéromammaire).
Les anticorps du lait maternel sont des protéines groupées en cinq classes : IgA, M, D, E. Dans le lait ont trouve des IgA sécrétoires. Une IgA sécrétoire est formée de deux molécules d'IgA reliées par une protéine ou chaîne J qui protège contre la digestion. Rôle des IgA : elles luttent contre les microorganismes, inhibent l'adhérence virale et bactériene aux cellules épithéliales et sont spécifiquement dirigées contre les agents pathogènes présents dans l'environnement de la mère et donc de l'enfant.


Les autres facteurs protecteurs du lait maternel sont :

  • Des cellules
  • Des facteurs humoraux non spécifiques.
  • Des facteurs bifidus : le lactobacillus bifidus caractérise la flore des enfants allaités, inhibe la croissance d'autres bactéries (entérobactéries, anaérobie) car produit des acides organiques qui abaissent le pH.
  • La lactoferrine (une glycoprotéine), capte le fer nécessaire à la croissance d'autres bactéries (coliformes candida), donc inhibe leur croissance, inhibe le système du complément (10 fois moins dans le lait de vache).
  • La lysozyme : enzyme, provoque la lyse bactérienne (coupe les muquopolysaccharides des parois bactériennes). Lipase : tue les Giardia
  • Facteurs anti-inflammatoires.


Conséquence des propriétés immunologiques du lait maternel.

Au niveau des infections, l'allaitement diminue la fréquence, la durée, la gravité des infections (7,8). Dans les pays au taux de mortalité infantile moyen ou élevé, l'usage du lait artificiel augmente par 14 le risque de décès par diarrhées, par 4 les infections pulmonaires.
En France, cet usage multiplie par 5 les soins hospitaliers, et majore les soins ambulatoires. Ce surcoût a pu être évalué pour la France a 1,116 milliards de francs (9).
L'allaitement maternel diminue le risque de diarrhées de 3 à 5, d'otites de 2 à 3, d'infections respiratoires, en particulier par le VRS, par 2,2, d'entérocolite ulcéronécrosante par 20, et celui des méningites, bactériémie, infection urinaire (7,8).
L'allaitement maternel entraîne une meilleure immunisation post infectieuse et vaccinale.
L'allaitement maternel aurait un effet protecteur vis à vis des maladies allergiques (allergie aux protéines du lait de vache, eczéma, asthme). L'allaitement exclusif doit être d'au moins de quatre mois, associé avec une diversification tardive (10). Les effets liés à une éviction des protéines étrangères (pas de bétalactoglobulines dans le lait maternel) à la présence de facteur de croissance pour la muqueuse intestinale dans le lait maternel renforçant la barrière et stimulation par le lait maternel de la maturation du système immunitaire de l'enfant (production d'IgAS).
Dans le diabète insulino-dépendant on a discuté le rôle déclenchant des protéines du lait de vache en raison d'une homologie entre la sérumalbumine et une molécule de surface de la cellule béta, d'où un probable effet protecteur, mais faible (8).
On s'interroge sur le rôle de l'allaitement maternel dans les maladies digestives chroniques (maladie cœliaque, Crohn, réctocolite hémorragique).
Dans la mort subite du nourrisson, certains facteurs sont reconnus comme favorisants : la position ventrale de sommeil, le tabagisme passif ; l'allaitement maternel aurait un effet protecteur (11). L'allaitement maternel prévient la survenue de malocclusion dentaire et des caries. En effet, la succion au sein entraîne un bon développement des muscles faciaux, une bonne croissance faciale et nasale, et donc une meilleure régularité du rangement dentaire.

Effet de l'allaitement maternel sur l'apparition de certaines maladies

L'allaitement maternel permet une croissance et un développement neurosensoriel et affectif optimal, protège contre certaines affections, ne coûte rien à la famille, permet une baisse des dépenses de santé à l'échelon collectif, comporte des avantages pour la santé maternelle et respecte l'environnement.
L'alimentation artificielle permet dans les pays industrialisés seulement une croissance et un développement neurosensoriel correct, est responsable d'une augmentation de la morbidité infantile, de coûts élevés pour la société et pour les familles. L'alimentation artificielle nuit à l'environnement. Par rapport à l'allaitement maternel, son utilisation manque de recul, des effets à long terme restent sans doute à découvrir.

  1. M. Thirion, L'allaitement maternel, Editions Albin Michel
  2. Dewey et al, Growth of breeast-fed infants deviates from current reference data : a pooled analysis of US canadian ans European data sets, Pediatrics 1995;96:495-504
  3. Lucas A et al, Breast milk and subsequent intelligence quotient in children born preterm, Lancet 1992; 329:261-4
  4. Horwood et al, Breastmilk feeding and cognitive ability at 7-8 years, Arch. Dis. Child, 2001; 84:423-27
  5. Riordan-Auerbach, Breastfeeding and Human lactation, second editions, Ed Jones and Bartlett
  6. Newman J, "L'allaitement maternel protège le nourrisson" Pour la Science, Fev 1996
  7. Cuningham et al, Breastfeeding and health oin the 1980s : a global epidemiological review, 1991;118:659-66
  8. Work groups on breastfeeding, American Academy of pediatrics, 1997;100:35-9
  9. Bitoun, P, Valeur économique de l'allaitement, Dossiers de l'Obstétrique, 1994; 216:10-13
  10. Halken S. Prevention og allergic disease, Pediatr Allergy Immunol 1996;7:102-7
  11. Davidson, p.669 Riordan